Luc dévoile le secret de fabrication des mantecaos, l’incontournable goûter de la maison derrière les arbres.

Chaque fois que j’offre, à la fin d’une journée à la maison derrière les arbres, mes mantecaos sur un plateau, se trouve quelqu’un pour m’en demander la recette. Alors, j’ai décidé de vous la livrer ici, à l’avance.

Sur ta planche, forme un beau tas de farine, blanche.
Trempe-y tes deux mains et puis pose-les sur tes joues, ça te fera une belle mine…de clown. Tu auras alors envie de t’applaudir ; claque donc très fort des mains, ça fera un gros nuage blanc.
Creuse ensuite un puits dans ton tas de farine, avec tes doigts, un puits comme un moule, pour le sucre semoule.
Verse à présent un peu d’huile ; de l’huile, pas de l’eau ! De l’eau, ce serait plus rigolo, mais tu n’obtiendrais pas un mantecao ! Quand tu feras tes emplettes, choisis de l’huile de cacahuète !
Ajoute une pincée de sel fin, un rien du tout du tout de sel tout fin, disons, de perlimpinpin et puis un zeste de citron, râpé, oui, juste un zeste. D’ailleurs, répète donc dix fois : « juste un zeste » ! Si tu y arrives sans te tromper, tu auras le droit de déguster un deuxième mantecao.
Verse, pour finir, au sommet de ton joli tas, une gouttelette de fleur d’oranger, distillée.
Il te reste à mélanger le tout dans ton grand saladier et de tout rouler en boules, plein de boules, mais alors plein de boules, en forme…en forme, disons… en forme de mantecao.
Quand, dans le four, tes mantecaos craquellent, décore-les d’une pincée de cannelle, couleur de gazelle, ou le contraire si tu préfères.
Et maintenant, croque ! Tu verras, c’est un peu comme si tu goûtais une rose des vents cueillie au sable du désert, et qui exhalerait ses parfums d’oasis.

Pourquoi ce nom ?

 Il y a deux grands arbres ; un platane et un érable, et quelques arbustes ; des noisetiers, des lauriers. Derrière les arbres, une maison. On l’appelle : « La maison derrière les arbres ». Oui, c’est le nom qu’on a fini par donner à cette maison. A vrai dire, notre maison, c’est un petit théâtre. A Reipertswiller, il y a très peu de théâtres. Il y a très peu d’arbres aussi ; je veux dire, dans le village même, parce qu’autour, ce n’est pas ce qui manque ; il n’y a d’ailleurs que ça, des arbres, tout autour ; ils y forment des forêts, touffues et surtout très belles et très profondes. Quand on parle de forêts touffues et mystérieuses, on a toujours envie d’ajouter « impénétrables ». Mais ici, ce n’est pas le cas, les chemins y sont même particulièrement bien entretenus ; trop d’ailleurs, mais cela est une autre histoire. Quand on dit « La maison derrière les arbres », c’est pour faciliter la tâche de nos futurs spectateurs, bien-sûr, mais aussi pour se faire désirer un peu ; d’abord on leur suggère que les arbres sont des bons repères pour trouver le théâtre, et ensuite qu’il leur faut chercher un peu. Ce n’est donc pas pour nous vanter des arbres qui se trouvent devant la maison qu’on l’appelle ainsi ; d’ailleurs, des arbres, il y en a aussi derrière, et même en plus grand nombre ; rien que pour ça, on aurait aussi bien pu l’appeler « La maison devant les arbres » ; mais, ces fameux arbres de derrière, comme la maison les cache à la vue, ne pourraient pas servir de repère pour trouver la maison ! A moins de trouver la maison d’abord et, grâce à elle, de trouver les arbres. Mais cela n’aurait aucun intérêt, puisqu’on l’aurait déjà trouvée, la maison. A bien y réfléchir, cela n’a même aucun sens. Aussi, pour éviter ces stériles circonlocutions, avons-nous appelé notre théâtre : « La maison derrière les arbres ». 

Du balcon qui orne sa façade, on aperçoit, par temps clair, le château de Lichtenberg. Par temps humide, on le distingue aussi ; même mieux ; mais alors, seule sa silhouette se découpe sur le ciel blafard en une sorte de saillie minérale, émergeant des sombres frondaisons qui coiffent la colline. Il fume souvent, d’une brume blanchâtre. C’est un peu notre Popocatepetl à nous, vous savez, le célèbre volcan mexicain ; mais sans les figuiers de barbarie qui, là-bas, fleurissent la sierra de leurs taches rouge-sang. D’ailleurs, c’est le plus souvent par temps gris qu’on le voit, le « château de Lichtenberg », car cette vision n’est vraiment possible qu’en hiver ; car les arbres devant la maison sont encore dépourvus de feuilles. Pendant les trois saisons restantes, on ne voit plus le château. On pourrait alors, appeler le « Lichtenberg », « Le château derrière les arbres », mais ce serait assez vain car seule la vue depuis notre balcon, finalement assez réduite, pourrait justifier ce nom, et encore, dans le seul cas, assez improbable, où il n’en aurait pas déjà, de nom. Mais il en a déjà un, et ce depuis fort longtemps, largement connu de tous les autochtones. Si d’aventure, il vous prenait un jour de venir nous rendre visite, cherchant les arbres qui cachent la maison, et de tenter d’affirmer : « Tiens, voici les fameux arbres, la maison doit à coup sûr se trouver derrière », il vous faudrait d’abord vous mettre en quête de la boulangerie du village ; nous sommes voisins, elle et nous ; au point que nous avons pensé appeler la maison « La maison à côté de la boulangerie », ce qui, après mûre réflexion, nous a paru manquer de précision, et aussi de poésie. En effet, plusieurs maisons pouvant, autant que la nôtre, revendiquer ce statut, il eût alors été nécessaire d’ajouter : « La maison du côté gauche de la boulangerie » ou « La maison du côté droit de la boulangerie » sans pour autant gagner en poésie, bien au contraire, pas plus qu’en précision d’ailleurs puisque, immanquablement, certains esprits chagrins en auraient profité pour nous rétorquer que la droite et la gauche sont des notions bien subjectives ; qu’elles changent en fonction du côté où l’on se trouve ; et que, tant qu’on y est, la notion de côté aussi est sujette à caution, car si l’on admet que, par chez nous, les maisons, y compris les boulangeries, ont à peu près toutes quatre côtés, l’on peut également considérer la maison de derrière et celle d’en face comme des maisons d’à côté. Dans ce cas, pour faire taire définitivement toute polémique, aurions-nous dû préciser que, parmi toutes les maisons à côté de la boulangerie, seule la nôtre se trouve derrière des arbres ! Force est de convenir qu’en l’appelant tout simplement « La maison derrière les arbres », nous avons habilement évité ces écueils. Cette appellation cache une autre habileté ; celle de souligner à la fois le caractère extraordinaire de cette maison – car après tout, qui pense à donner un nom aux maisons ordinaires ? – tout en en  dissimulant, au premier abord, sa véritable fonction ; en effet, et nous en faisons notre conclusion, il eût été d’une triste banalité de nous entendre annoncer, par exemple : bienvenue à « La maison derrière les arbres », qui, comme son nom l’indique, est un théâtre.